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Michel Rocard "nous" répond...

Avec l’autorisation de Michel Rocard


Mesdames et Messieurs les Professeurs d’Economie

Le 12 décembre 2007-12-12

Mesdames, Messieurs,

Vous êtes nombreux à m’avoir envoyé des e-mails pour protester ou vous indigner des propos que j’ai tenus à l’occasion d’une réunion de la Commission présidée par Monsieur Marcel Pochard et chargée de faire rapport sur les conditions d’exercice du métier d’enseignant.

Vous avez raison et en plus je vous remercie de la masse d’informations que j’ai reçues de vous tous à cette occasion et que je n’avais pas.

En premier lieu il n’est pas neutre de savoir que je pensais participer à une réunion privée de cinq ou six personnes. Ce n’est qu’après que j’ai appris que nous parlions devant des centaines d’auditeurs. On choisit ses mots différemment dans les deux types de conditions. Mais cela ne concerne évidemment pas le fond.

Le fond c’est d’abord que, rassurez vous, je ne suis pas membre de cette commission en tant que connaisseur du système, auquel je n’ai jamais appartenu mais en tant qu’expression de la demande extérieure vers le système scolaire, en tant aussi que praticien de l’administration ayant pu mesurer son poids dans notre fonction publique.

Le fond c’est ensuite que j’ai cru bon d’exprimer à cette occasion une manière de colère sociale sur l’inculture économique de la France en général.

Nous somme le seul pays d’Europe où le dialogue social n’existe à peu près pas, le seul pays d’Europe aussi où l’action publique est lourdement entravée par le manque de conscience collective de vérités comme "la gratuité n’existe pas, tout service à toujours un coût " ou comme "tout déficit doit finalement être résorbé, tout prêt doit finalement être remboursé".

Nous restons aussi à ma connaissance, l’un des pays d’Europe où la presse d’information générale fait la moins grande place à l’économie.

Le besoin d’apprentissage de l’économie est donc toujours immense

En outre le diagnostic que je viens de me permettre de rappeler concerne la société française toute entière. Or ce n’est qu’à partir des années 1970 que l’enseignement de l’économie a vraiment commencé dans le secondaire après tous les autres pays d’Europe. C’est donc tout récent, trop récent pour produire une culture. Et naturellement vous n’y êtes pour rien !

A travers une critique d’insuffisance à laquelle je me livrais, qui ne vous vise pas vous mais bien davantage les fabricants d’horaires et de programmes, j’exprimais en fait une forte demande d’intensification de l’effort de l’éducation nationale en matière d’économie.

J’ai eu le grand tort, et je ne saurais trop m’en excuser auprès de vous tous, d’incorporer à cette apostrophe le mauvais souvenir que j’ai gardé de quelques conversations d’il y a deux ou trois ans avec quelques élèves en fin de scolarité secondaire qui avaient hérité de leur courte fréquentation de l’économie une vision dont le degré d’abstraction et de dogmatisme était interdictif de toute utilisation dans la pratique sociale. J’avais été effrayé mais c’était un cas ponctuel, non généralisable et je vous demande pardon d’avoir là abusé.

Bref, à travers une grave maladresse qui vous a heurtés et que je regrette, je suis heureux d’avoir découvert votre énergie et votre mobilisation. Ce malencontreux différend aura au moins montré que chacun à notre manière nous avons en commun le vif souci d’améliorer la culture économique des jeunes français, pour les aider à devenir des citoyens plus éclairés, des syndicalistes plus conscients ou des chefs d’entreprises plus avertis.

Permettez-moi un mot de plus. Nous vivons sous un capitalisme dérégulé, qui produit de plus en plus de la croissance molle, du chômage et de la précarité. Les indispensables transformations nécessaires pour redresser le cours de choses auront besoin d’une vraie compréhension populaire. Elle ne peut venir que d’une amplification de l’effort de l’Education Nationale en enseignement de l’économie. Mon "agression" n’était qu’une manière malheureuse d’en exprimer le besoin

Je vous adresse à tous mes meilleurs vœux et mes meilleures salutations.

Michel Rocard

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales