Je n’ai pas retrouvé mon texte de l’année dernière : c’est dommage parce qu’il n’y a hélas rien à changer. Les choses sont seulement encore plus claires aujourd’hui, de telle sorte que ceux qui continuent à refuser de les voir peuvent difficilement être de bonne foi. Quand on expurge un programme de tout ce qui fait débat, de toute référence au monde tel qu’il est, de tout ce qui dérange, on le fait pour des raisons politiques.
En effet, que veut-on nous imposer ? Un enseignement exploratoire, sans incidence sur l’orientation, comme ça, pour voir… Pour voir quoi ? Si les SES valent une heure de peine ?
Essayons d’imaginer ce que cela pourrait donner en écoutant le dialogue entre un professeur de SES réformé et un élève de seconde :
Le professeur (bateleur) : Cher élève, tu vas voir, les SES c’est génial ! Pour commencer, nous allons t’apprendre ce qui détermine l’épargne… Quoi, tu n’épargnes pas ? L’épargne est le dernier de tes soucis ? C’est pas bien du tout ça, il va falloir que cela change ! Alors, de quoi dépend l’épargne ?
L’élève : De l’argent que l’on gagne, ce sont les riches qui épargnent et ensuite ils sont encore plus riches, donc ils épargnent encore plus…
Le prof (triomphal) : Non, tu commets une erreur, pardonnable, parce que tu n’es pas encore un économiste. Mais nous allons t’aider. L’épargne dépend du taux d’intérêt.
L’élève : Ah, par exemple quand le taux d’intérêt augmente, l’épargne augmente ?
Le prof (sûr de lui) : Non, justement, ça dépend. Il faudrait que l’effet de substitution l’emporte sur l’effet de revenu.
L’élève : Je comprends rien, il l’emporte l’effet machin sur l’effet truc ?
Le prof (magistral) : Non, ça dépend, et puis il y a aussi un effet de dotation. Donc, finalement, on ne sait pas. Voilà, c’est ça, on ne sait pas. Génial, non ? Si tu continues à faire des SES, tu apprendras plein de choses comme ça et si tu es le premier de ta classe, tu auras le droit d’effectuer un stage à la Caisse d’Epargne.
L’élève (dépité) : Dans ce cas je préfère faire de la gestion, ça a l’air plus intéressant, on y parle des entreprises.
Le prof : Mais nous aussi on parle des entreprises et on le fait beaucoup mieux, parce que nous sommes des scientifiques !
L’élève : Super, alors c’est quoi une entreprise ?
Le prof : Eh bien, c’est une fonction de production, de la forme y=f(x1,x2) ; y c’est l’ouput, x1 et x2 ce sont les inputs ; tu vois, en SES on fait aussi des Maths et de l’anglais.
L’élève (perplexe) : Ca alors, mon père il travaille dans une entreprise, et il m’a jamais parlé de f bidule : il m’a parlé de ses collègues, de la hiérarchie, des clients, des fournisseurs, des banquiers, des actionnaires, des syndicats, des stratégies, de l’organisation du travail, du marketing, de plein de trucs…, tout ça c’est dans la… fonction de production ?
Le prof : Non, ce n’est pas dedans, mais nous ne parlerons pas des entreprises « pour de vrai », parce que tu n’es pas là pour visiter des entreprises, mais pour explorer la science économique.
L’élève : Moi je croyais que les SES, c’était pour explorer la société, le monde dans lequel on vit, mieux comprendre ce qui se passe, quoi.
Le prof (énervé) : Non, ça c’était avant, mais tout change, et il faut bien changer puisque tout change. Et puis, s’intéresser au monde, à la société, c’est trop politique, donc c’est pas bien. De toute façon, tu es trop jeune pour comprendre. Il faut faire de très longues études pour comprendre, de longues années pour former un économiste.
L’élève : Mais moi, je sais pas encore ce que je veux devenir, économiste ou jardinier, je veux juste comprendre un peu mieux, les informations, les journaux, ce qui se passe, aussi pour voter, tout ça quoi.
Le prof : Comprendre quoi ?
L’élève : Par exemple le chômage, parce que mon frère ainé, il a un diplôme, mais il est au chômage.
Le prof : Mauvaise pioche, mon garçon, le chômage, il est interdit d’en parler en cours. L’élève : Pourquoi ?
Le prof : Parce que cela démoralise les élèves. Notre jeunesse est la plus démoralisée du monde, à cause des profs de SES justement, tu ne le savais pas, tu veux que ça continue ? Tu es têtu quand même, je viens de te dire que tu ne peux pas comprendre, ce n’est pas la peine d’essayer.
Eh, non, ne t’en vas pas ! Il faut la remplir cette classe ! D’accord, pourquoi, selon toi, y-a-t’il du chômage ?
L’élève : Ben parce qu’il n’y a pas de travail, les entreprises n’embauchent pas assez, il n’y a pas d’emplois, donc ceux qui cherchent ils ne trouvent pas.
Le prof (qui exulte) : Eh bien je te l’avais dit, tu ne trouves pas la bonne réponse, car tu ignores tout de la science économique, en particulier ce qu’est une élasticité de substitution intertemporelle. En fait, il n’y a pas vraiment de chômage, ce n’est qu’une apparence, ce sont simplement des gens qui décident de ne pas travailler, parce qu’ils anticipent que ce sera plus rentable plus tard, pendant la reprise ; donc, en attendant que cela aille mieux, ils prennent des vacances.
L’élève : Alors mon frère, il a pas de boulot à cause de son élasticité ?
Le prof : En quelque sorte, c’est ca, il maximise son utilité intertemporelle, donc il est très heureux. L’économie c’est la science du bonheur !
Chers collègues, voici où nous en sommes. Il y a désormais plus de SES dans le programme de gestion, que dans le programme de SES (dans les instructions des PFEG, on lit qu’il s’agit d’une perspective de « formation d’un citoyen libre et responsable » ; qu’il faut observer des phénomènes concrets avant de conceptualiser, qu’il faut donner du sens aux concepts… ; dans le programme on se réfère normalement au marché, mais aussi au circuit, à l’Etat producteur, redistributeur et régulateur ; quant à l’entreprise, elle est définie à partir des parties prenantes… ; certes ce ne sont pas encore des SES, loin s’en faut, mais il y a un réel effort pour s’en rapprocher, une évolution qui ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui).
Ce prétendu programme de SES est un faire-part de décès prématuré : soit nous périssons d’ennui, et nos élèves s’enfuient ; soit nous fusionnons avec nos collègues d’économie et gestion. Au-delà de cette première échéance, la suite est déjà annoncée : la séparation entre l’économie et la sociologie, donc l’aseptisation de la première et le dépérissement de la seconde ; une logique toute tracée en économie, de micro I à micro III, qui est absurde, même d’un point de vue orthodoxe, car elle n’aboutit nulle part si elle n’est pas menée à son terme (micro VII ou VIII ?) et sans les compétences mathématiques qu’elle requiert. L’économie est la science des choix, mais nous n’avons pas le choix : l’existence des SES étant en jeu, nous n’avons pas d’autre choix que de refuser d’appliquer tout programme, celui-ci ou les suivants, qui nie ou nierait nos objectifs, nos méthodes, notre raison d’être. C’est même un devoir, envers nos ainés qui ont lutté pour que les SES existent et survivent, envers nos jeunes collègues qui nous ont rejoints parce qu’ils croient eux aussi aux SES et veulent les enseigner. Un devoir également d’alerter nos concitoyens, les parents d’élèves, les élèves eux-mêmes et de leur dire : alors que ce monde est confronté à des enjeux d’une exceptionnelle gravité, à l’échelle planétaire, alors que se pose la question de la rationalité de notre système de production, de consommation, de répartition, de notre rapport à la technique et à la nature, de nos rapports sociaux, on veut nous imposer un programme qui occulte les questions économiques et sociales cruciales, n’incite en aucune façon à s’intéresser, à réfléchir, à prendre de la distance, ne contribue ni à la formation du citoyen, ni à celle du futur actif. Nous allons résister à cette tentative de destruction d’un enseignement auquel les élèves ont régulièrement manifesté leur attachement, mais nous avons besoin d’être soutenus par tous ceux qui sont conscients de l’enjeu, conscients qu’une société démocratique a besoin de SES.
