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Enseigner, aussi, est un métier

Par Thierry Rogel


L’Association « Jeunesse et entreprise » a remis le 24 Juin 2008 à monsieur Darcos, ministre de l’Education Nationale, les conclusions d’un rapport cernant « l’enseignement de l’économie » dans les lycées. A la lecture, ce rapport apparaît comme extrêmement critiquable à plusieurs titres.

I) L’anonymat du rapport.

Certes le rapport vient de « Association jeunesse et entreprise » (AJE) , une association dirigée par Yvon Gattaz et Sophie de Menthon mais bien que le rapport indique que « A.J.E. a élargi ses réflexions auprès de ses membres, de ses clubs de province et de plusieurs associations d’entreprises »...
- On aimerait savoir qui sont ces membres, ces clubs de province,…et quelles sont leurs expériences en matière pédagogique. En fait, un soupçon plane constamment au dessus de ce rapport qui semble partir d’une hypothèse sous – jacente : « tout le monde est capable d’enseigner » et finalement de l’hypothèse que l’enseignement n’est pas un métier. N’en déplaise à certains, l’enseignement est un métier au sens où il suppose une solide formation initiale et des années de travail de terrain, ce que semblent ignorer les auteurs de ce rapport, nous le verrons dans le dernier point.

II) L’évidence d’un certain nombre de méconnaissances

Malgré ce qui est écrit, il apparaît clairement que les auteurs ignorent ce qui est enseigné en lycée. Les auteurs déclarent : « N’est-il pas plus important que les programmes inculquent aux élèves les éléments essentiels de la microéconomie, ce qui leur permettra d’aborder ensuite, par exemple en Terminale, les théories les plus classiques de la macroéconomie ? En effet, l’immense majorité des jeunes a une démarche intellectuelle efficace en allant du particulier au général et non l’inverse réservé à quelques élites rarissimes ».

- Il y a deux choses à dire : d’une part, l’entreprise en tant qu’entité microéconomique est enseignée en seconde, ce que semblent ignorer les auteurs du rapport.

- D’autre part, la question de savoir s’il faut aller du particulier au général ou l’inverse, est complexe et appelle des réponses diverses suivant le problème enseigné, le type d’élèves concernés ou le moment de l’année. Tout cela s’acquiert peu à peu , au fil des années d’enseignement. On aimerait savoir qui sont les auteurs du rapport et quelles sont leurs expériences ou expertise en matière d’enseignement.

Ils écrivent également : « Il est irréaliste également de vouloir leur enseigner simultanément la macroéconomie théorique et la sociologie, ce qui conduit fréquemment à une confusion, compte tenu de l’immensité des théories sociologiques et de leur proximité avec la politique. »

- Cette simple phrase témoigne tout simplement d’une méconnaissance de la sociologie. Certes, elle peut être proche de la politique mais comme l’économie ou la génétique. C’est là encore le travail de l’enseignant que de savoir tenir un discours scientifique et positif et non normatif et/ou politique. Mais cela échappe aux auteurs du rapport qui ne craignent pas de tomber dans le normatif comme nous le verrons plus tard.

Cela les amène logiquement à déclarer que : « Présomptueux car ils semblent s’adresser à des étudiants de haut niveau intellectuel pouvant faire eux-mêmes des choix personnels entre les différentes théories (qu’ils auraient déjà bien assimilées) Or les jeunes de quinze à dix-sept ans ne connaissent pas suffisamment les diverses théories pour pouvoir les juger et les hiérarchiser. ».

- Méconnaissance encore : notre première fonction n’est pas d’intimer à nos élèves de faire un choix entre théories mais de présenter ces différentes théories. Les auteurs déclarent que des jeunes de 15 à 17 ans ne connaissent pas ces théories. Mais où les connaîtraient-ils si ce n’est dans le cadre du lycée ? On dénote ici une certaine confusion dans le raisonnement des auteurs du rapport.

Enfin le meilleur est à venir : « Ces programmes prônent également l’apprentissage de "l’esprit critique" avant même d’enseigner de façon précise ce qui peut être critiqué par la suite. On pousse les jeunes à la critique et à la contestation sans les connaissances qui permettraient de les étayer. »

- Les auteurs confondent « esprit critique » et contestation. Il suffit de prendre le dictionnaire historique du français dirigé par Alain Rey pour lire : « Il (le mot) est adjectivé, qualifiant ce qui est apte à porter un jugement intellectuel » (1667, esprit critique). Il n’y a , on le voit, rien d’infamant à développer l’esprit critique chez les élèves. Monsieur Darcos, vous avez raison, il faut renforcer les fondamentaux, notamment en français, mais pas seulement en primaire, également dans certaines officines patronales.

III) Contradictions

Ce rapport n’est pas non plus avare de contradictions. Qu’on en juge ! Les auteurs écrivent : « Il serait indispensable que les programmes aient une approche plus scientifique et factuelle, et beaucoup moins théorique. »

- Plus scientifique et moins théorique ?? Quel savant, quel intellectuel pourrait cautionner pareil propos ? Le propos est si absurde qu’on en reste sans voix.

Mais ils écrivent également, parlant de l’entreprise : « Cette communauté humaine se manifeste par l’importance prise par les relations humaines à l’intérieur même de l’entreprise avec tous leurs problèmes de communication, d’écoute, de solidarité, de commandement, de travail en équipe, de délégation, d’initiatives, de responsabilités, d’évaluation, de performances. Ces problèmes sont souvent proches de la psycho-sociologie qui règle les rapports entre les groupes et les humains ».

- Alors que quelques lignes plus tôt, les auteurs du rapport proposent de supprimer la sociologie, ils proposent ici d’intégrer la psychosociologie, ou psychologie sociale (ce qui est d’ailleurs une excellente idée). Ils proposent donc un alourdissement du programme avec une discipline qui n’est pas moins difficile que la sociologie et ils ignorent manifestement que parmi les avancées les plus intéressantes faites ces dernières années on trouve les travaux d’un grand nombre de sociologues des organisations (Crozier, Sainsaulieu,…).

IV) Confusion normatif / positif

Les auteurs confondent systématiquement le positif et le normatif. Ainsi, lorsqu’ils écrivent : « Il est curieux, à propos de sociologie, que celle-ci soit enseignée prioritairement par ses distorsions : inégalités sociales et conflits sociaux, et jamais par l’approche positive de cette recherche permanente d’harmonie sociale,(…) »

- En somme, on nous reproche de parler de ce qui est (on le regrette mais les inégalités et les conflits existent) et de ne pas parler d’un objectif idéalisé. Mais cet objectif, aussi louable soit il, ne relève ni de la science ni des missions de l’école. L’harmonie sociale ou, pour être plus modeste, la capacité à vivre ensemble ne peut être atteinte que si les individus savent parler ensemble de ce qui pose problème et ce n’est pas en niant l’existence de ces problèmes que nous y arriverons.

Même problème concernant le chapitre relatif aux revues : « Or, certaines de ces revues distribuées gratuitement aux professeurs, si elles affichent des préférences politiques évidentes, constituent surtout un danger pour nos jeunes par le caractère pessimiste, sceptique, décourageant et démobilisateur, alors que nos jeunes ont surtout besoin d’optimisme et d’espoir »

- Franchement, le pessimisme des jeunes est-il dû à ces revues ou est-il dû aux difficultés que tout un chacun rencontre aujourd’hui dans sa vie quotidienne ? Mais on voit là encore la confusion chez les auteurs du rapport entre le normatif et le positif.

On peut ajouter que les dirigeants d’AJE vont encore plus loin à l’exemple de ce discours tenu par Sophie de Menthon sur BFM en réponse à un professeur de lycée (Sylvain David) :

Sylvain David : Par contre, ce qui fonde la légitimité de nos programmes, c’est quand même les savoirs qu’on nous dit d’enseigner ; c’est comme si on demandait aux institutions religieuses de venir élaborer les programmes concernant l’enseignement du fait religieux. Il y a un moment donné…. Sophie de Menthon : Il y a un moment où c’est quand même une religion qui va faire le catéchisme, excusez-moi !

- La cause est entendue, Sophie de Menthon, codirigeante de AJE assimile l’école à une Eglise et l’enseignement à une Religion. On parle de manque de repères, cela ne doit pas être cherché que chez les adolescents.

V) Prétention

Enfin, ce qui apparaît tout au long de ce rapport et ce contre quoi, nous vous demandons, monsieur le ministre, de lutter, c’est cette incroyable prétention consistant à donner des conseils pédagogiques à quelques milliers d’enseignants.

Les propos suivants , tirés du rapport, sont éloquents :

«  Irréalistes car il est probable que ces programmes soient totalement inadaptés aux élèves des filières E.S. à qui il est important d’enseigner des notions à leur portée. Partant de cas concrets sur l’entreprise, l’enseignement toucherait, de ce fait, les grands problèmes économiques auxquels ils seront confrontés : marchés, offre et demande. Certains sont parfois une sorte de papiers collés d’articles de journaux d’une extrême diversité, à interprétation et synthèse difficiles par des lycéens. »

- Les employeurs savent diriger une entreprise, pas les enseignants. Faut-il pour autant en conclure que la capacité entrepreneuriale fournirait ipso facto une capacité à enseigner ?

Si c’était le cas, on pourrait s’inquiéter au regard des exemples donnés par Yvon Gattaz et Sophie de Menthon (toujours sur radio BFM) :

Premier exemple : Gattaz : je voudrais raconter en une seconde, une anecdote. Il y a cinq ans, une jeune fille de première est venue me voir : « Monsieur Gattaz, pouvez-vous m’aider pour mon devoir d’économie de première ? », Je dis volontiers et je lui dis : « fermez les yeux et répondez moi tout de suite : quel est le plus grand économiste de la terre que vous connaissez ? » et elle m’a répondu spontanément : « Karl Marx ». Et j’ai dit : « mais attendez, où avez-vous pris une stupidité pareille, c’est le seul économiste qui se soit complètement trompé, de l’avis mondial ». Elle me dit : « Dans la revue que je lis et où mon professeur m’a fait abonner ». J’ai dis « montrez moi cette revue ». Je suis allé voir le proviseur, je suis allé voir le professeur d’économie qui m’ont dit : « j’apprends ça dans une revue et que je fais acheter…

Deuxième exemple : Animateur : Il faut faire enseigner l’économie par Michel- Édouard Leclerc Sophie de Menthon : Et pourquoi pas ?

- Et voilà, la pédagogie est un exercice facile : il suffit de fermer les yeux et de dire à qui on pense et il suffit d’amener M.E. Leclerc dans les lycées pour prendre la place de l’enseignant.

- A suivre cet exemple, les anciens combattants pourraient remplacer les professeurs d’Histoire, les pères de familles les professeurs de SVT (pour les chapitres sur la génétique), les secrétaires de direction les professeurs de français,…

- Il serait facile d’allonger cette liste mais ces quelques exemples suffisent à montrer, monsieur le ministre, combien les actions de cette association sont prétentieuses et dangereuses et nous vous demandons de ne pas donner suite à leurs demandes.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales